Les commissaires anonymes

MANIFESTE POUR UN ART DE VIVRE

MANIFESTE POUR UN ART DE VIVRE

Zone sensible
en collaboration avec Emmanuelle Roule

« À présent, il devient nécessaire d’incorporer la leçon de l’art en tant que liberté de l’esprit dans la vie quotidienne de chacun, afin que celle-ci devienne un art de vivre. »

Robert Filliou, Teaching and Learning as Performing Arts, 1970

À l’artiste Robert Filliou et à nous tous, génies sans talent d’ici et maintenant.

Riches de zèle et de fougue

Enfants des troubles de l’économie, nous jouissons à l’aveugle du bonheur précaire capitalisé par les générations passées. Nous n’envions rien à nos aînés. Mais nous n’avons à ce jour rien de plus à faire fructifier que nos idées. L’enjeu ne serait pas forcément d’en faire un marché, peut-être simplement un commerce de proximité. Conscients des conditions du salarié débordé ou du chercheur d’emploi surqualifié, nous tentons les acrobaties de nouveaux modes de vie, avec ou sans filet. Quelle époque de merde pour la jeunesse ressassent les médias. N’en soyons pas certain. Une fois immunisés contre l’effet des lamentations nostalgiques et des crispations conservatrices, il nous reste pour sûr la fougue et le zèle. En trimeurs exaltés, tâchons d’en faire un usage décomplexé.

Pêche à la truite yourself

Il y eut la beat generation puis la « tweet » génération. Notre société contemporaine fait de nous des bavards, des impatients et des attentistes. Comment réparer un lave-linge ou pêcher une belle truite aujourd’hui ? Là est peut-être le fond du problème : notre génération n’en a massivement ni le temps, ni l’ambition. Et pourtant avec l’objectif de rendre à monsieur tout le monde sa part de maîtrise dans la production des objets et des denrées qui l’entourent, la culture Do It Yourself / Do it Together dépasse le cadre des activités déco du dimanche – toute reconnaissance gardée pour les tricots et gâteaux de mamie. Faire soi-même serait une toute autre satisfaction qu’assouvir sa consommation. Faire soi-même aujourd’hui s’apparente à un engagement militant : concevoir à nouveau la nature et la valeur des choses, prendre son temps, travailler dans une économie des moyens, partager ses connaissances et expériences sont autant de moyens de devenir à nouveau acteur de sa vie quotidienne. D’après les théories de l’artiste Robert Filliou, nous sommes tous des génies dont les talents acquis, parfois forcés, ont détrôné les intuitions innées. Nous suffirait-il d’oublier quelque talent pour tenter de se débrouiller ?

Des artistes sans discipline

Que signifie aujourd’hui le terme artiste ? Un travail, un statut social, un fantasme, une activité ? Et si les pratiques artistiques n’étaient plus seulement la tâche de ceux qui revendiquent le titre ? Activistes, humanistes, jusqu’au-boutistes, idéalistes et autres fantaisistes n’ayant que faire des dénominations, reconsidérons l’artiste en « animateur de pensée », figure qu’avait choisie Robert Filliou pour définir son engagement créateur dans des domaines divers, de l’économie à la poésie, de la spiritualité à l’éducation. Celui qui proclama que « l’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art », défendit l’innocence, l’imagination, la liberté et l’intégrité comme les principales qualifications du nouvel artiste. Étendre l’art au concept de la création permanente et omniprésente fut l’oeuvre de sa vie ; c’était il y a bientôt cinquante ans. Il rirait de constater encore aujourd’hui les prés carrés de l’art, du design, de la mode ou de l’architecture. Si nous sommes plus que jamais conditionnés par les lois du marché, nous tentons de rester aussi indisciplinés que nos ainés.

Nous n’avons que du temps libre

Robert Filliou établit en opposition à l’économie politique, les Principes d’une Économie Poétique, non plus fondés sur des critères de rendement mais sur une nouvelle théorie de la valeur visant la création d’un nouvel « art de vivre ». Il envisageait une nouvelle perception des tâches que doivent accomplir les hommes dans le développement de la société en « passant du travail comme peine au travail comme jeu ». Selon cette conception, les tâches auxquelles nous nous livrons quotidiennement se rapprocheraient d’activités ludiques spontanées, libres et gratuites et non d’une servitude jouissive ou abêtissante. La crise raréfie l’emploi et ce faisant, nous incite à préférer de nouvelles conceptions du travail à l’aliénation du labeur. Nous travaillons le dimanche mais parfois pas jeudi. Tard le soir mais avec des amis. À l’heure où l’énoncé « je n’ai pas le temps »
gangrène les journées, nous capitalisons sur la possibilité d’employer le temps à notre gré. Si nous n’avions en réalité que du temps libre... Et vous, que faites-vous dans la vie ?

Allons voir ailleurs si nous y sommes

Nous sommes rassemblés ici sans but de fédération ; seulement, nos pratiques ont en commun l’innocence volontaire de l’utopie d’aujourd’hui. Et c’est dans la maison pavillonnaire de la rue Arthur Fontaine que nous proposons cette assemblée extraordinaire : l’art de vivre sera le sujet de ces quelques journées. Bienvenus à Zone Sensible.

La publication de ce manifeste a été réalisée avec l’aide de l’association Accélérateur de Particules dans le cadre du programme de micro-financement La Dînée à Strasbourg.






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